Église Saint-Michel de Bastelica
Au milieu du XIXe siècle, Bastelica connaît une forte croissance et son ancienne église paroissiale devient trop petite et trop dégradée. La reconstruction de l’église Saint-Michel, inaugurée en 1895, s’inscrit dans un vaste projet de transformation du cœur du village (quartier de Santo) et de réorganisation des services publics.
Cette page retrace l’ambition, le financement et les grandes étapes de ce chantier majeur.
Un édifice devenu indispensable au milieu du XIXe siècle
En 1850, la commune de Bastelica compte près de 3 000 habitants et l’église Saint-Michel, alors utilisée, s’avère trop petite et en très mauvais état.
En même temps que la construction d’un nouvel édifice, la municipalité souhaite aménager le quartier de Santo, qui marque l’entrée et le cœur du village, et revoir l’installation des différents services publics : écoles, gendarmerie, justice de paix.
Le projet de reconstruction de l’église est ambitieux et de très importants moyens financiers y seront consacrés. La nouvelle église paroissiale inaugurée le 15 août 1895 constitue ainsi une étape majeure dans la vie de la communauté villageoise du XIXe siècle et l’aménagement de l’espace public du centre de Bastelica, qui se poursuivra au cours de la première moitié du XXe siècle, dotant la commune d’un important patrimoine immobilier.
Accompagnant l’élan religieux, la construction d’églises est remarquable au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, et plus sous le Second Empire qu’au cours de la Troisième République, notamment dans les nouvelles communautés.

Le financement : une mobilisation à l’échelle de la commune
Le financement de la nouvelle église mobilise toutes les ressources : celles de la fabrique, mais aussi l’aide de la commune, les subventions et même l’emprunt, grâce aux dispositions de la loi du 6 juillet 1860 qui autorise le Crédit Foncier de France à financer les collectivités locales.
Quelques communes puisent dans leur patrimoine propre, les biens communaux et en particulier les bois, qui sont une ressource utilisée par certaines d’entre elles comme Bastelica.
En juin 1857, le projet établi par Paul Poggi s’élève à 75 953,94 francs et, à la fin des travaux, en 1892, il aura atteint un coût total de 118 000 francs.
- Juin 1857 : 75 953,94 francs (estimation initiale)
- 1892 : 118 000 francs (coût total constaté)
- Emprunt autorisé : 40 000 francs (séance du 7 septembre 1862)
- Secours de l’État annoncé en juillet 1872 : 5 000 francs (2 000 + 3 000)
- Nouvelle estimation en 1888 : 102 000 francs
Le 8 novembre 1857, le conseil municipal de Bastelica délibère sur le financement de l’opération et constate l’existence de 16 000 francs de souscription volontaire, prévoit 15 000 francs provenant des taxes de pacage, 6 000 francs estimés pour le prix de récupération des matériaux de démolition de l’église Saint-François et 5 828 francs représentant la valeur du site appartenant à la commune qu’elle propose de céder gratuitement.
Ces sommes étant insuffisantes, le conseil municipal envisage de demander un secours à l’État, puis, lors de la séance du conseil municipal du 7 septembre 1862, le maire expose qu’il a été autorisé par le préfet à réaliser un emprunt de 40 000 francs nécessaires pour la construction de la nouvelle église.
Les travaux reprennent et, devant les difficultés rencontrées, la commune se décide en 1870 à solliciter une subvention à l’État. Le secours intervient dès juillet 1872, par l’annonce de l’octroi d’une aide de 5 000 francs en deux annuités de 2 000 et 3 000 francs.
Le 13 août 1888, lors de la séance du conseil municipal, le maire de Bastelica propose de demander la continuation des travaux de reconstruction de l’église paroissiale et de demander de nouveau un secours de l’État. Le maire évoque une délibération du conseil de fabrique […] « tendant à ce qu’il soit pourvu par la commune à la continuation des travaux de reconstruction de l’église paroissiale, lesquels travaux dûment et légalement commencés en 1864 et suspendus à la fin de 1866 par la faute de l’entrepreneur dont l’adjudication fut résiliée en 1867. »
Le devis estimatif de Paul Poggi évalue désormais la dépense à 102 000 francs. La commune a déjà dépensé pour les travaux exécutés plus de 34 000 francs et le conseil est d’avis d’affecter à l’achèvement de l’église paroissiale la somme de 5 000 francs à prendre sur le produit des coupes de bois et de recourir au Ministère des Cultes afin d’obtenir l’allocation d’un secours de 35 000 francs.
Finalement, la commune recevra une aide de l’État conséquente qui lui permettra d’achever ses travaux. En même temps, on constate que les bois communaux, dont la gestion est confiée aux Eaux et Forêts, sont une ressource indispensable à la réalisation des projets.
Le projet de Paul Poggi pour l’église Saint-Michel (1857)
Né à Ajaccio, formé à l’École des Arts et Manufactures de Paris, Paul Poggi mène une longue carrière en Corse comme ingénieur des Ponts et Chaussées et inspecteur des édifices diocésains. À Bastelica, il suit le projet sur plus de trente-cinq ans, adaptant les plans aux contraintes financières et aux interruptions successives du chantier.
Paul Poggi (né à Ajaccio le 3 décembre 1821) a été élève de l’École des Arts et Manufactures (plus tard l’École Centrale des Arts et Manufactures de Paris). Il est ingénieur-architecte et décide de rentrer à Ajaccio où il fera une longue carrière (il meurt dans sa ville natale le 11 mars 1903).
Il travaille aux Ponts et Chaussées de la Corse, service dans lequel il est sous-agent voyer puis agent-voyer. Parallèlement, il est nommé inspecteur des édifices diocésains d’Ajaccio le 12 décembre 1850, et confirmé dans ses fonctions le 16 novembre 1853.
C’est dans ce cadre que Paul Poggi est chargé des travaux de construction ou d’entretien de nombreuses églises comme celles de Conca, Renno, Zonza, Olmeto, Cuttoli-Corticchiato, Propriano, Cozzano et Zicavo.
Le dossier du projet élaboré par Paul Poggi en 1857 se compose de vingt-et-une planches. Il présente plusieurs variantes d’implantation et tient compte des projets de la municipalité, dirigée par le maire Folacci, comme l’aménagement d’une place et l’érection d’une statue à la mémoire de Sampiero Corso, lancés au début des années 1850.
Paul Poggi s’occupera de l’église de Bastelica pendant plus de trente-cinq ans et fera les derniers contrôles des travaux exécutés au cours des années 1890.
Un chantier au long cours : étapes et interruptions
Les travaux de construction ont connu divers avatars et plusieurs entreprises se sont succédé pour la construction.
Le 29 juin 1860, le maire de Bastelica informe le préfet que le projet de reconstruction de l’église n’a pas été engagé car les fonds de la commune ont été et doivent être consacrés à des dépenses de première nécessité comme la route et le pont de Bastelica, l’acquisition du couvent ainsi que sa réparation (pour recevoir la salle de mairie et de justice de paix, deux salles d’école et la caserne de gendarmerie).
L’année suivante, l’architecte du département peut dresser l’état des travaux faits par Augustin Tirroloni, entrepreneur à Bastelica. La question de l’emplacement de la nouvelle église étant réglée, le conseil municipal peut s’atteler à l’exécution du projet en 1862.
Les travaux commencés en 1865 sont suspendus à la fin de 1866, faute de fonds. Grâce aux recettes de coupes de bois communaux, les travaux reprennent avec l’espoir qu’ils soient achevés avec un secours de l’État.
Le dossier établi par Paul Poggi le 16 juin 1868 présente quelques changements pour tenir compte des modifications mineures intervenues au cours des premiers travaux d’exécution. Les années 1870 voient l’exécution d’une partie importante des travaux mais ceux-ci sont arrêtés de nouveau.
Le procès-verbal d’adjudication de l’achèvement des travaux de l’église, en date du 26 juillet 1890, sur la base du devis et du cahier des charges dressé par Paul Poggi, fait apparaître deux soumissions présentées par des entrepreneurs ajacciens : celle de Louis Panero et celle de Patrice Spinosi.
C’est Louis Panero qui est déclaré adjudicataire pour la somme totale de 42 370 francs, déduction faite du rabais de 18%, et non compris la somme à valoir de 5 160 francs pour imprévu, ni les honoraires de l’architecte. Les travaux sont achevés en 1892 dans la perspective d’une inauguration qui interviendra trois ans plus tard.
L’inauguration du 15 août 1895
L’inauguration solennelle de la nouvelle église de la paroisse de Bastelica intervient le 15 août 1895, soit cinq ans après l’inauguration en grande pompe, le 21 septembre 1890, du monument Sampiero Corso.
Le Journal de la Corse en date du 20 août 1895 évoque largement le discours prononcé sur le seuil de l’église par le chanoine Maestratti, curé-doyen de la paroisse de Bastelica, discours que toute la population a écouté religieusement. Discours en annexe.
Les travaux des années 1920–1930 : la réalisation du clocher
L’église a été inaugurée en 1895 mais sans son clocher, dont les plans avaient été dressés par Paul Poggi en 1857. Le clocher n’a pas été réalisé faute de moyens financiers : la priorité était alors de terminer l’église et de la mettre enfin à disposition des fidèles.
La commune décide sa construction au début des années 1910 et une procédure d’appel d’offre est engagée. C’est Jean Gioli, entrepreneur demeurant à Zigliara, qui est déclaré adjudicataire des travaux par procès-verbal du 5 juillet 1914, approuvé par le préfet de la Corse le 31 juillet. Hélas, le décret du 1er août 1914 instituant l’ordre de mobilisation générale frappe la Corse comme l’ensemble du territoire français et le projet est stoppé net.
Ce n’est que dans le courant des années 1920, après avoir tenté de panser les plaies de la Grande Guerre, avec l’inauguration, le 16 septembre 1923, du monument aux morts situé au quartier Dominicacci, que la municipalité menée par Jean-Augustin Seta relance le projet.
Le marché de gré à gré signé le 3 mars 1925 prévoit un délai de livraison de l’édifice à dix-huit mois à compter de la réception de l’ordre de travaux. Le prix est fixé à 64 600 francs.
Le devis estimatif du projet, les plans, élévation et coupe ont été établis à la date du 28 décembre 1923, par l’architecte ajaccien Louis Carrayol. Il retient pour la conception du clocher le principe du clocher-porche prévu par Paul Poggi mais s’en écarte sur de nombreux points.
Le clocher dessiné par Carrayol, tel qu’on le voit aujourd’hui, maintient le principe du clocher-porche mais n’a plus à son sommet les pyramidions et la flèche prévue à l’origine. Il présente un balcon bordé par une rambarde et un petit dôme qui rappelle fortement le clocher de l’ancien couvent des Franciscains. Ses ouvertures et motifs décoratifs sont différents de ce qui avait été prévu initialement. Les travaux du clocher sont terminés en 1927.




Décoration intérieure et objets mobiliers : un ensemble remarquable
L’église de Bastelica contient de nombreux éléments décoratifs et Paul Poggi a particulièrement soigné les éléments architecturaux y participant (fenêtres de la nef centrale, pilastres et colonnes, rosace).
Le décor peint est à la charge du conseil de fabrique. Des travaux seront réalisés pour l’inauguration de 1895 avec des fleurs de lis au pochoir qui évoquent immanquablement le style du peintre bastiais Paul-Baptiste Profizi (1839-1908).
Le décor que l’on peut voir aujourd’hui est réalisé en 1940, à la demande du chanoine Barthélémy Arrighi, curé desservant de la paroisse de Bastelica de 1937 à 1957, et du comité de l’église, par un artiste originaire de Bastelica : Dominique Frassati (1896-1947), un des principaux peintres de l’École d’Ajaccio de la première moitié du XXe siècle.
Objets protégés au titre des monuments historiques
L’église contient de nombreux objets mobiliers (sculptures, tableaux, orfèvrerie, vêtements liturgiques), dont plusieurs ont été protégés au titre de la législation sur les monuments historiques.
Objets classés
- Saint-Antoine de Padoue et l’Enfant Jésus, statue en bois du XVIIe siècle, classé le 20 février 1978 (provient de l’ancien couvent des Franciscains).
- Maître-autel, gradins et tabernacle, marbre, XVIIe siècle, classé le 20 février 1978 (provient de l’ancien couvent des Franciscains).
Objets inscrits
- Bénitier, marbre, XVIIe siècle, inscrit par arrêté préfectoral le 28 juillet 1982.
- Le calvaire, toile, XVIIe siècle, inscrit le 28 juillet 1982.
- Vierge à l’Enfant, Notre-Dame du Rosaire, toile, XVIIe siècle, inscrit le 28 juillet 1982.
- Le Chemin de croix, réalisé par la peintre ajaccien Aglaé Meuron (1836–1925), inscrit par arrêté préfectoral du 6 février 2012.
- « Le massacre des habitants d’Hippone », auteur inconnu, toile, fin XVIe – début XVIIe siècle, inscrit le 2 février 2016.
- « La Sainte Trinité », auteur inconnu, toile, XVIIIe siècle, inscrit le 2 février 2016.
- « Sainte Catherine Julienne », appartenant à la commune d’Ajaccio, provenant de la collection du cardinal Fesch (n° inventaire MFA 852.1.301), en dépôt à l’église paroissiale Saint-Michel de Bastelica depuis 1948.
- Meuble de sacristie : corps inférieur (commode) XVIIe–XVIIIe siècle ; corps supérieur (buffet) 3e quart du XXe siècle.
- Croix de Jérusalem, bois et nacre, XVIIe siècle.
- Ciboire (poinçon d’origine étrangère, châtel génois dit “torretta”), date portée 1788 + deux patènes d’ateliers génois datées 1740 et 1753.
- Tableau : huile sur toile, Saint François et saint Antoine de Padoue intercédant auprès de la Vierge à l’Enfant pour les âmes du Purgatoire, 1708 ; mention d’un donateur (Joseph Giordani) ; objet inscrit par arrêté du 23 février 2024.
- Ciboire, argent, limite XVIIIe – XIXe siècles, poinçon d’origine étrangère, châtel génois dit « torretta », sans date, inscrit par arrêté du 23 février 2024.
- Calice et patène, argent, poinçon d’origine étrangère ; sur le calice, châtel génois dit « torretta », portant la date 1749, inscrit par arrêté du 23 février 2024.
Repères chronologiques
- Vers 1850 : l’ancienne église est trop petite et très dégradée
- Juin 1857 : projet de Paul Poggi (estimation 75 953,94 francs)
- 1862 : emprunt envisagé/autorisé pour relancer le projet
- 1865–1866 : début du chantier puis suspension faute de fonds
- Juillet 1872 : annonce d’une aide de l’État (5 000 francs)
- 1890 : adjudication de l’achèvement des travaux
- 1892 : travaux achevés
- 15 août 1895 : inauguration de la nouvelle église
- 1914 : projet du clocher stoppé par la mobilisation générale
- 1925 : relance du clocher (marché signé)
- 1927 : fin des travaux du clocher
- 1940 : décor peint actuel réalisé par Dominique Frassati




